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« Définir et redéfinir » : retour sur la journée d’étude des doctorant.e.s du CRAHAM (18/04/2025)

La journée d’étude des doctorant.e.s du CRAHAM s’est tenue à Caen le vendredi 18 avril 2025, au sein de l’amphithéâtre de la MRSH. Cette manifestation existe depuis dix ans, et a connu plusieurs configurations. Depuis plusieurs années, elle accueille à la fois des doctorant.e.s ou jeunes chercheur.e.s issu.e.s du Centre Michel de Boüard, ainsi que des intervenant.e.s issu.e.s d’autres laboratoires. Ces thèses en cours, ou déjà soutenues, reflètent les thématiques et axes de recherche du laboratoire du CRAHAM, alliant des approches historiques, archéologiques, ainsi qu’en langues et littératures des mondes anciens. Cette année, et pour faire suite aux thématiques des précédentes journées ayant porté sur « Le corpus dans tous ses états » (décembre 2022) puis « L’erreur et le doute » (mai 2024), la journée s’est placée sous le signe des enjeux de (re)définition, avec un thème intitulé « Définir et redéfinir ».

Psautier de Stuttgart · Württembergische Landesbibliothek, Cod. bibl. fol. 23, fol. 60r | Registre des comptes du receveur de Dieppe, 1446–1447 · Arch. dép. Seine-Maritime, G506 f.1 | Peinture du sacrifice du tribun Terentius, sanctuaire de Bêl, Doura-Europos · Yale University | « Géants », Dante, Inferno · BnF, Italien 74 fol. 92r.

Hélène Fleury-Ameztoy (CRAHAM – Université de Caen) a débuté la journée en présentant ses recherches portant sur les actes de spoliation et de restitution comme enjeux de redéfinition des pouvoirs en Méditerranée orientale à l’époque augustéenne [theses.fr ; dir. É. Parmentier]. Les pillages ne sont pas nouveaux, mais leur paroxysme coïncide avec l’élaboration à Rome d’une image fantasmée de l’Orient grec. Les butins semblent choisis pour leur valeur monétaire ou métallifère, et non nécessairement pour leur intérêt artistique, même si des œuvres d’artistes grecs célèbres semblent recherchées par des collectionneurs et sont exposées dans les espaces publics romains. Si le pillage est perçu comme un moyen légitime d’acquisition de richesses par les Grecs, des cas de contestations semblent exister. Les restitutions d’œuvres demeurent exceptionnelles et ciblées : l’acte de restitutio constitue alors un outil de propagande culturelle et politique. Ce positionnement d’Auguste lui permet de se comparer favorablement à Marc Antoine, et d’envoyer un message positif aux Grecs, en redonnant à des sanctuaires panhelléniques leur place d’antan ou en restituant les statues du culte. Ces gestes de bienveillance affirment aussi le nouveau rapport de force entre les vaincus et leur nouveau prince ; cette dynamique est au cœur de la pax Romana. Enfin, les actes de restitutio d’Auguste en Orient servent de fondements à la mise en place du culte à sa personne dans cette partie de l’empire. Le princeps se met en scène comme maître du monde méditerranéen en s’appuyant sur l’hellénisme : la politique augustéenne en Orient s’appuie donc bien sur l’idée de « faire du neuf en prétendant faire de l’ancien » (F. Kirbihler).

Marine Leroy (GRHis – Université de Rouen) a ensuite questionné ce qui définit une dédicace collective réalisée par une unité de l’armée romaine sous le Haut-Empire [theses.fr ; dir. P. Cosme]. Les dédicaces classiques sont celles où le nom de l’unité concernée est au nominatif, donc avec un rôle actif. Il est possible de rencontrer des dédicaces « doublement » collectives, qui associent plusieurs unités ; les dédicants peuvent alors être classés hiérarchiquement, ou alphabétiquement. Outre ces dédicaces au nom de l’unité militaire, il en existe d’autres où celui-ci cède la place au supérieur hiérarchique. Dans ce cas, le nom du chef est au nominatif et il apparaît comme acteur de l’acte pieux ; le corps de troupe y est associé le plus souvent à l’ablatif, introduit par « cum ». Cette formulation pose la question de la posture passive ou active des soldats au sein de l’acte religieux de dédicace ; serait-il ici possible de mobiliser le concept de « passive agency » pour l’unité derrière son officier ? Le dernier type de dédicaces collectives est celui où ne figure pas le nom de l’unité. Il est probable que ces dédicaces « anonymes » le soient car l’identité des dédicataires devait alors sembler évidente aux contemporains. Le contexte de découverte est ici primordial afin de proposer une identification des dédicants, comme à Ostie où les inscriptions anonymes de la caserne des vigiles sont probablement l’œuvre… de vigiles ! Les dédicaces collectives ne sont donc pas simplement celles où figure le nom des dédicants au nominatif. En outre, il est parfois difficile de déceler le collectif dans les dédicaces, ainsi que le degré d’agency des troupes.

Après le déjeuner, Nicolas Bernier (LIENSs – Université de La Rochelle) s’est interrogé sur ce qui caractérise les cours d’eau en Gaule franque dans le bassin atlantique [theses.fr ; dir. B. Dumézil]. Outre une diversification des produits halieutiques, le haut Moyen Âge voit la mise en place de nombreuses pêcheries (montrant parfois un entretien sur le temps long), ainsi que la multiplication des moulins hydrauliques. Les structures de franchissement demeurent présentes sur les rivières de la Gaule, et il semble exister des ponts mérovingiens et carolingiens, construits et entretenus par les pouvoirs centraux. Les rivières franques constituent d’ailleurs de nouveaux enjeux en tant que frontières délimitant des territoires politiques. Elles sont aussi des lieux de défense, ainsi lors des incursions scandinaves. Les cours d’eau ne sont donc pas vides de toute présence militaire face aux vikings : des flottilles franques sont chargées de patrouiller. De plus, les rivières demeurent essentielles pour la circulation des marchandises. Plusieurs types de navires francs y naviguent : la trabaria, le linter, le ratis, le scapha. L’archéologie montre une évolution des techniques d’assemblage de ces bateaux, du clou vers la cheville de bois. L’archéologie expérimentale enrichit aussi nos connaissances : N. Bernier y œuvre à travers la navigation sur une réplique de ratis, « La Mona ». Enfin, si les ports gallo-romains sont bien identifiés, les ports alto-médiévaux demeurent méconnus malgré des éléments architecturaux identifiables (berges renforcées, blocs/pieux alignés, seuils de môles). Pour ce qui est de la mise en valeur des cours d’eau en Gaule, le haut Moyen Âge s’inscrit donc dans la continuité par rapport à la période antérieure, mais des innovations révèlent une emprise anthropique grandissante sur ces milieux.

Échanges avec la salle après la communication de Nicolas Bernier.

Lény Retoux (CRAHAM – Université de Caen) a ensuite présenté ses travaux relatifs aux coutumiers [theses.fr ; dir. L. Jean-Marie] et aux perceptions des coutumes au sein des seigneuries de l’archevêque de Rouen à la fin du Moyen Âge, en s’appuyant sur les cas des coutumes de Dieppe et de Louviers. Les coutumes révèlent l’emprise du pouvoir seigneurial sur la ville, au moyen d’une grande diversité de taxes. Ces prélèvements coutumiers varient selon les réalités locales, comme le montre la différence entre Louviers et Dieppe concernant les règlementations autour des poissons. Les coutumes régissent également la vie urbaine, des métiers aux droits de bourgeoisie, et participent à définir des hiérarchies sociales par exemple à travers l’accord de franchises. Elles contribuent en outre à la territorialisation du pouvoir seigneurial, à travers une distinction entre un « dehors » et un « dedans ». Les enceintes urbaines jouent ici un rôle primordial, de même que les portes : ces éléments architecturaux participent à distinguer zone urbaine et territoire extérieur, ainsi qu’à contrôler la circulation des individus et des marchandises. À travers un travail d’édition numérique, L. Retoux questionne la place des pièces justificatives et documents intermédiaires produits par une diversité d’acteurs conduisant à la mise par écrit finale des comptes. Ainsi, pour saisir cette chaîne documentaire, il importe d’élaborer une typologie fine pour approcher la diversité des documents perdus, et tenter d’en analyser les stratégies. Il s’agit donc d’apprécier pleinement le rôle des documents écrits dans le processus de rationalisation des prélèvements seigneuriaux.

Fin de la communication présentée par Lény Retoux.

Angèle Tence (CRAHAM – Université de Caen) a clôturé la journée en revenant sur les représentations de chuteurs au sein des œuvres artistiques de la Renaissance, plus particulièrement à travers le cas des Géants [theses.fr ; dir. P. Morel]. Les chutes originelles, tirées de la Bible et des mythes gréco-romains, occupent une place centrale dans les inspirations des artistes dépeignant des chuteurs. Le propos se concentre sur trois images. La première représente Dante et Virgile au puits des Géants dans l’Enfer (BnF Italien 74, fol. 92r, v. 1420-1430). L’un des quatre Géants, Tolomeo, est énigmatique car il n’apparait pas dans le poème. En analysant finement le texte de Dante et le commentaire au sein du manuscrit, A. Tence montre que Tolomeo est la personnification de la Tolomée (lieu destiné aux traîtres à leurs hôtes). La deuxième illustration est une œuvre de Cornelis Bos d’après Pieter Coecke van Aelst, représentant La Chute des Géants (v. 1540-1544). Sur cet exemplaire, des vers d’Ovide ont été ajoutés à la main au sein des cartouches présents sous l’image : ils représentent peut-être un état perdu de la gravure. La dernière image, œuvre de Gijsbert van Veen, provient d’un livre d’emblèmes d’Otto Vaenius (1607) : elle dépeint les Géants bibliques, mais les vers d’Horace associés parlent des Géants gréco-romains. C’est un exemple d’assimilation des motifs issus de ces traditions. Si l’image est une illustration du texte, elle résulte aussi d’une juxtaposition de sources et traditions variées, amalgamées afin de produire un discours graphique et moral. Les Géants punis représentent tous les orgueilleux : c’est un châtiment allégorique.

Cette journée d’étude a donc fourni un beau panorama des projets scientifiques menés par des jeunes chercheur.e.s au sein des laboratoires du CRAHAM, du GRHis et LIENSs, témoignant de la vivacité de cette recherche. La richesse des communications et des échanges ont démontré une fois de plus que l’existence d’une manifestation dédiée à la jeune recherche au sein du CRAHAM est précieuse ; elle permet de valoriser ces travaux tout en fournissant aux intervenant.e.s l’occasion de communiquer et de développer des compétences essentielles au sein de leur parcours de doctorat puis de jeunes docteur.e.s.

Jocelyn Coulon (CRAHAM – Université de Caen), représentant des doctorant.e.s du CRAHAM

Jocelyn Coulon
Jocelyn Coulon
Doctorant allocataire en histoire médiévale - Centre Michel de Boüard, CRAHAM (UMR 6273) - Université de Caen Normandie

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jocelyn Coulon (28 avril 2025). « Définir et redéfinir » : retour sur la journée d’étude des doctorant.e.s du CRAHAM (18/04/2025). Échos du Craham. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13tvt


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